CICÉRON


CICÉRON
CICÉRON

Homme d’État, orateur prodigieux, théoricien de l’éloquence, mais aussi philosophe, Cicéron a été victime, aux yeux de la postérité, de tous ses dons; il a été surtout victime du fait d’être devenu trop tôt, de son vivant même, un auteur «classique» et scolaire, faisant toujours un peu figure d’écrivain égaré dans la politique. Une tradition moderne, qui remonte à Mommsen, a, de parti pris, tenté de condamner l’homme privé et public, de décrier le politicien et même de rabaisser le philosophe qui ne serait qu’un «adaptateur» brillant et superficiel: Cicéron, s’il a des amis, a toujours beaucoup d’ennemis. Une «réhabilitation», comme voudraient la tenter les auteurs de cet article, serait de peu d’intérêt s’il ne s’agissait que de défendre une mémoire. Il est plus intéressant de montrer que cette réhabilitation permet d’écarter plusieurs contresens invétérés, concernant aussi bien la carrière, l’action politique, l’œuvre théorique que la philosophie de Cicéron. Du coup, on lui restitue une dimension, une cohérence, une humanité qui justifient son prodigieux succès culturel: car sur lui repose en partie l’«humanisme». Il est intéressant aussi de savoir que cette tradition qui traite l’homme, le politique et le penseur avec tant de désinvolte mépris a été systématiquement forgée par ceux-là mêmes qui l’avaient assassiné – Octave et ses complices – assassinant, du même coup, les libertés romaines.

1. L’homme d’État

Marcus Tullius Cicero est né à Arpinum, en pays volsque, à une centaine de kilomètres à l’est de Rome. Sa famille, fort honorable, appartenait à l’ordre équestre et comptait des magistrats municipaux et des officiers supérieurs de l’armée; elle était en outre directement alliée avec celle de Marius qui gérait alors son deuxième consulat. Son grand-père, son père et ses oncles, particulièrement cultivés, entretenaient des relations avec les plus grands orateurs et les plus grands juristes de Rome, Marc Antoine, le grand-père du triumvir, Lucius Licinius Crassus, Aemilius Scaurus, Quintus Mucius Scaevola. Élevé dans un milieu lettré et ouvert à la politique, le jeune Cicéron manifeste très tôt des dons intellectuels éclatants. Comme les jeunes sénateurs, il étudie la poésie, la rhétorique et le droit; il s’intéresse aussi, ce qui est moins fréquent, à la philosophie. En 89, il est attaché à l’état-major de Cneius Pompeius Strabo, père du grand Pompée, pendant la guerre Sociale; sa famille ayant des sympathies chez les partisans de Marius (un de ses cousins germains sera deux fois préteur, en 85 et 84), il s’éloigne pour terminer ses études en Grèce et à Rhodes. En 81, il débute au barreau, puis, avec l’appui de la puissante famille des Metelli, plaide contre un des affranchis de Sylla, le tout-puissant Chrysogonus: ce discours, Pro Sexto Roscio Amerino , n’est sans doute pas étranger à l’abdication de Sylla. Cependant, il doit s’éloigner encore une fois de Rome.

Défenseur de la légalité

En 77, il épouse Terentia, d’une famille de la noblesse, et aborde la carrière des honneurs. Il est élu questeur en 76, à l’âge légal, et exerce cette magistrature en Sicile: c’est le début d’une magnifique carrière d’homme nouveau, qui doit l’essentiel de sa réussite au mérite personnel et non au jeu des clientèles. Le parti démocratique, décimé et battu depuis 82, mais soutenu par une partie de l’ordre équestre, relevait alors la tête. Il combattait pour l’abolition de la Constitution de Sylla et le rétablissement des droits des tribuns de la plèbe, pour l’inscription effective des Italiens dans la cité romaine et surtout pour la fin du monopole sénatorial sur les tribunaux politiques. En 71, les deux généraux les plus prestigieux, Marcus Licinius Crassus et Pompée, se mirent d’accord pour soutenir ces revendications. Le procès en concussion du propréteur de Sicile, Verrès, offrait l’occasion de discréditer la justice sénatoriale: Cicéron prit la défense des Siciliens contre Verrès et s’attira ainsi la reconnaissance du parti populaire (les Verrines , 70 av. J.-C.), tout en soulevant l’opinion en faveur des sujets de Rome, trop souvent opprimés. Préteur urbain en 66, Cicéron soutint de sa parole et de son autorité la loi Manilia, qui proposait de confier à Pompée le commandement suprême en Orient contre Mithridate: c’est là son premier grand discours politique (Pro lege Manilia ). Déjà pèse sur Rome la double menace d’un coup d’État militaire et de la subversion révolutionnaire, entretenue et facilitée par les impuissances du régime sénatorial qui ne sait se dégager des luttes de factions. En 64, un aristocrate décavé, Lucius Sergius Catilina, ancien syllanien devenu démagogue, déjà battu au consulat, réunit dans une conjuration hétéroclite tous les mécontents et se propose, avec la complicité de certains hauts magistrats et de nombreux sénateurs, de s’emparer du gouvernement par l’émeute et par la force. Cicéron, bien qu’homme nouveau, apparaît aux conservateurs modérés et à l’opinion italienne, du fait de ses liens avec l’ordre équestre et de ses sympathies «populaires», comme le seul homme capable de sauver la légalité. Il est triomphalement élu consul pour 63, mais se heurte sur-le-champ à la fois aux projets de Catilina, à l’inimitié de la noblesse et aux manœuvres de César. Avec courage, éloquence et habileté, il combat sur les deux fronts, voulant éviter la guerre civile, empêcher la subversion, faire pièce aux démagogues. Pour cela, il s’appuiera sur l’opinion publique, sur une partie du Sénat et sur l’ordre équestre qu’il essaie d’associer aux décisions politiques de son gouvernement (la concordia ordinum ) moyennant quelques concessions de la part du Sénat (Catilinaires ; Pro Murena ; Pro C. Rabirio ; De lege agraria ). Le succès immédiat de cette politique fait de Cicéron le sauveur de Rome, un rival possible pour Pompée.

Une existence mouvementée

Dès 61, les populaires avec Clodius et César, les aristocrates conservateurs avec Caton, Pompée enfin revenu triomphant d’Orient attaquent de tous côtés la politique de Cicéron; le Sénat retire aux chevaliers les avantages financiers qu’il leur avait consentis, les populaires accusent Cicéron de tyrannie et lui reprochent d’avoir utilisé la loi martiale lors de la répression. Pompée, César et Crassus s’entendent en sous-main pour se partager le pouvoir: le gage de ce marché sera l’exil de Cicéron, manigancé en 58 par Clodius, devenu tribun de la plèbe. Cicéron, abandonné par les chefs de parti, se refuse à déclencher la guerre civile et s’enfuit à Brindes et en Grèce. Mais, en 57, devant l’indignation de l’Italie, Pompée se reprend, et le Sénat finit par obtenir le vote d’une loi de rappel: c’est le retour triomphal «sur les épaules de l’Italie». Cependant Cicéron ne retrouve pas son influence de jadis; il ne peut que louvoyer entre Pompée et César et tenter de rallier un parti modéré à très large assiette sociale, où l’Italie des municipes serait fortement représentée (Pro Sestio , 56 av. J.-C.). Il se rapproche alors de César, dans la mesure même où Pompée glisse vers les aristocrates conservateurs (plaidoyer Pro Rabirio , 54 av. J.-C). Mais en même temps (cf. infra ), il s’élève au-dessus de la mêlée et écrit ses chefs-d’œuvre de philosophie politique (De oratore , De republica , De legibus ). En 52, il défend Milon accusé du meurtre de Clodius (Pro Milone ); en 51, il est proconsul en Cilicie, où il mène une campagne victorieuse contre les Parthes et s’acquitte avec une grande honnêteté de ses fonctions. À son retour, la guerre civile est menaçante. Cicéron tente de s’y opposer, mais, en janvier 49, malgré ses sympathies secrètes, il choisit la légitimité et suit Pompée, bien qu’il redoute en lui un nouveau Sylla. Après Pharsale, il regagne l’Italie et, sans se rallier ouvertement à César, reprend son siège au Sénat et presse César de rétablir la légalité (Pro Marcello ). Il se consacre de plus en plus, cependant, à ses travaux littéraires et philosophiques. Après les ides de mars 44, à la préparation desquelles il n’a point pris part, il apparaît cependant comme le plus prestigieux des hommes politiques républicains, un point de ralliement pour l’opinion égarée. Il retrouve pour quelques mois son prestige, son influence et tente, en face des généraux tyrannochtones et du consul Marc Antoine qui se présente comme l’héritier de César, d’imposer le retour au régime sénatorial (les Philippiques , discours contre Antoine). Mais Antoine finit par s’entendre, contre Cicéron, avec Caius Octavius, le petit-neveu de César, dont Cicéron avait voulu d’abord se servir: lorsque Antoine, Octave et Lépide, par un coup d’État, se font confier un «triumvirat constituant», Cicéron figure au premier rang des proscrits. Il meurt courageusement à Gaète.

On a souvent critiqué, chez Cicéron, le caractère de l’homme politique, sans se rappeler que c’est d’abord un de ceux dont nous connaissons le mieux les angoisses ou les hésitations, sans considérer non plus les difficultés que pouvait rencontrer dans la Rome de cette époque un homme nouveau ne disposant ni de clientèle ni d’argent, un avocat et un intellectuel répugnant au pouvoir militaire, un homme de goût et d’étude détestant la démagogie, qui connaissait et regrettait la grandeur passée de Rome et l’âge d’or de la République modérée. Il apparaît au contraire que, loin d’être médiocre et inférieur à l’orateur ou au philosophe, l’homme politique, lucide, habile, parfois sans doute hésitant, a tenté en général de trouver des solutions neuves et de mettre son action en accord avec ses principes.

2. Les ouvrages de rhétorique

Cedant arma togae . Cicéron n’avait pas d’autres moyens d’action et d’influence que son éloquence. C’est en ce sens qu’on peut assimiler à un traité politique ses trois livres de dialogues à la manière d’Aristote, De oratore (55); il avait déjà écrit, vers 88, deux livres De inuentione , dont il devait plus tard condamner la forme scolaire. À partir de 46, profitant des loisirs forcés offerts par la révolution césarienne, Cicéron écrit un Brutus (histoire de l’éloquence à Rome), un Orator qui reprend le De oratore en un livre, en insistant particulièrement sur les problèmes esthétiques. Il va rédiger des ouvrages plus courts: les Partitiones oratoriae (manuel d’une structure très originale, pour son fils), le De optimo genere oratorum (bref traité sur la primauté du style démosthénien) et surtout les Topiques , où il étudie de façon approfondie et magistrale la dialectique de l’orateur.

On doit mesurer toute l’audace et l’originalité qu’il y a pour un homme d’État important, un ancien consul, à publier ainsi des œuvres généralement réservées à des personnages de moindre rang, à des professeurs. Cicéron, homo nouus , reste proche des érudits de l’ordre équestre; surtout, il pousse jusqu’à ses conséquences extrêmes sa conception de l’action: pour lui, action et culture sont inséparables. Haïssant toute violence, cherchant l’efficacité, il ne peut la trouver que dans la parole agissante, dans l’éloquence, mais encore dans une éloquence savante, et même philosophique. Car c’est ici qu’il faut insister surtout: la culture oratoire, telle que la conçoit Cicéron, dépasse l’éloquence même dans ce que celle-ci paraît avoir de complaisant. Puisque l’homme d’État est un éducateur, il doit lui-même recevoir une formation universelle: il faut d’abord forger tout l’homme pour obtenir un personnage politique. Ainsi naît la notion moderne d’humanisme: humanitas ne signifie plus seulement «amour de l’humain», mais en même temps «culture».

Tel est le premier problème qui se pose: celui de la culture. Cicéron se trouve entre trois options: les professeurs d’éloquence de son temps essaient de ramener leur art à quelques recettes de routine; Isocrate avait conçu ce que nous appelons la «culture générale», étendue, sélective cependant, ennemie des curiosités excessives et des spécialisations; avant Isocrate, les sophistes avaient rêvé d’un savoir universel et approfondi, et certains philosophes, Aristote, le stoïcien Posidonius, avaient essayé plus ou moins de réaliser cet idéal. Cicéron rejette la première solution et balance entre les deux autres. Si la position d’Isocrate représente le moindre mal, celle des philosophes offre un idéal dont on peut se rapprocher, soit individuellement, soit en suivant l’évolution des cultures et des traditions (cf. De oratore , I, 92-94).

Cette attitude à la fois nuancée et exigeante est dictée à Cicéron par les penseurs de l’Académie, en particulier Charmadas, élève de Carnéade, dont l’influence lui a été transmise à la fois par ses maîtres romains, de grands orateurs sénatoriaux, Antoine et Crassus, qu’il fait parler dans le De oratore , et par son propre professeur de philosophie, Philon de Larissa, scholarque de la Nouvelle Académie, qui mêlait à son enseignement des cours de rhétorique (De oratore , III, 110). On comprend donc que la philosophie tienne une très grande place dans la rhétorique de Cicéron; elle intervient pour lui fournir une technique: l’esthétique du De oratore , III, fortement influencée par Théophraste, cherche à combiner la grâce ou convenance, avec la beauté; la psychologie d’inspiration platonicienne et stoïcienne tend à dominer les passions, sans rejeter pour autant la douleur si elle est sympathie, pitié, amour – amor, caritas, misericordia –; la théorie de l’ironie est proche à la fois d’Aristote et de Platon; enfin et surtout, une réflexion de type aristotélicien s’établit sur les lieux communs, schémas généraux de toute argumentation dialectique, qui peuvent être appliqués, comme Aristote l’avait déjà montré dans ses Topiques , à tout type de question, juridique, politique, philosophique. À cela se rattache une théorie originale des «thèses», ou questions générales (Cicéron montre que toute question particulière, ou «hypothèse», peut et doit être ramenée à une question générale). Cet effort pour nourrir la rhétorique de philosophie permet à Cicéron de fournir une réponse originale à une question célèbre depuis Platon: la rhétorique, chère aux sophistes, n’est-elle pas une anti-philosophie? La grande digression philosophique du De oratore (III, 54 et suiv.), qui apporte la solution, propose un classement des doctrines qui s’inspire manifestement de Philon de Larissa (cf. Cicéron, Lucullus , 116 et suiv.). Or ce philosophe, d’une part, était un platonicien et, par son maître Carnéade, il avait pu connaître la valeur de certaines doctrines péripatéticiennes; mais, comme Carnéade, il était avant tout un ami de la Nouvelle Académie qui, dans la tradition d’Arcésilas, empruntait aux sophistes comme Gorgias tout un art de douter. Ainsi s’esquisse dans l’éloquence, telle que Cicéron la conçoit, la réconciliation du doute sceptique et de l’idéalisme platonicien, de l’action stoïcienne et de la contemplation péripatéticienne, de Platon, d’Isocrate et de Gorgias.

L’influence qu’un tel enseignement a pu exercer dans l’histoire de la pensée européenne est alors claire. Par la place qu’il donne à la philosophie, à l’histoire, au droit, il est à l’origine de notre conception des «lettres». En empruntant à Aristote (Rhétorique , III) le souci d’unir étroitement forme et fond, Cicéron fournit à l’avance au classicisme quelques-unes de ses justifications essentielles. C’est en leur nom que, luttant contre les néo-atticistes, César par exemple, et sans se laisser entraîner comme parfois son rival Hortensius par la pompe «asianiste», il défend dans l’Orator son droit à la grandeur d’expression, qui est nécessaire lorsqu’on traite un grand sujet, et alors seulement.

Mais, revenons-y pour finir, il ne s’agit pas seulement des théories d’un doctrinaire. Il suffit de lire ici ce qui concerne l’action et la philosophie de Cicéron pour voir que son éloquence se confond avec sa vie, et même avec sa mort. Qu’on y songe: l’ami et l’inspirateur commun d’Antoine et de Crassus s’appelait Drusus; il luttait en 91 pour éviter la guerre civile en Italie. C’est à cette date que Cicéron situe le De oratore . Drusus, puis Antoine, ont été assassinés. Quant à Cicéron...

Telles sont les victoires de l’éloquence. Dans la mort, la toge ne cède point aux armes. Et l’humanisme demeure.

3. Le théoricien politique

Dans l’histoire de la pensée européenne, l’œuvre de Cicéron revêt une importance considérable dans la mesure où il fut le premier homme d’État à tenter de concilier les exigences de la pratique politique et les résultats de la spéculation philosophique. Sans doute les Grecs, et surtout Platon et Aristote, avaient-ils déjà fondé à proprement parler la philosophie politique. Mais le premier le faisait en métaphysicien et en moraliste, sans véritable responsabilité d’homme d’État; et le second, en savant, cherchant à cataloguer les diverses formes de Constitutions et à en faire l’histoire. Cicéron, au contraire, dans ses principales œuvres de philosophie politique, le De oratore (55), le De republica (54-51), le De legibus (51), le De officiis (44), ne perd jamais de vue ni son expérience concrète d’homme d’État, ni son dessein d’appliquer au cas particulier de Rome, maîtresse du monde il est vrai, les principes qu’il déduit de sa philosophie. Lorsqu’il écrit ces œuvres, la crise de la Constitution romaine est évidente: chacun s’interroge sur le meilleur régime à établir, sur les devoirs que créent aux citoyens les révolutions et les guerres civiles.

Ce serait une erreur de croire que Cicéron, dans une période de sa vie où l’action lui était pratiquement interdite, où le pouvoir lui avait échappé, ait improvisé, à partir d’une lecture éclectique des Grecs, des œuvres théoriques qui ne seraient en somme que des palliatifs. Dès sa jeunesse, à la différence de la plupart de ses contemporains, il avait considéré la philosophie comme une vocation exigeante et essentielle; mais il avait refusé les échappatoires qu’offraient alors les doctrines stoïcienne ou épicurienne, qui permettaient à certains, dont son ami intime Atticus, de refuser l’engagement dans la vie politique; il avait toujours, au contraire, essayé de soutenir l’une par l’autre ces activités à ses yeux complémentaires. Il n’est pas difficile, en effet, de retrouver dans des textes politiques très antérieurs aux grands traités, dans des discours comme le De lege agraria (63), le Pro Murena (63), ou le Pro Sestio (56), qui sont des œuvres de circonstance mais aussi des sortes de manifestes, ou dans sa fameuse Lettre à Quintus en 61 sur les devoirs d’un proconsul, quelques-uns des thèmes qu’il développera et justifiera philosophiquement plus tard. Mais on peut sans doute découvrir aussi, dans l’exposition de ces thèmes, un enrichissement permanent, un passage du simple programme à la théorie, une élévation vers une sorte de mysticisme religieux qui nous fait insensiblement passer du domaine de la politique contingente à celui des «vérités éternelles». Autour de la formule de la concordia ordinum , Cicéron élabore, vers 63, un programme de réformes politiques qui se situe au niveau de la simple pratique: aménager la Constitution syllanienne centrée autour du Sénat, en ouvrant largement celui-ci à la noblesse municipale italienne des hommes nouveaux; régler une fois pour toutes la vieille rivalité entre les chevaliers et les sénateurs en reconnaissant définitivement aux chevaliers leurs privilèges financiers et judiciaires, mais en les associant plus étroitement aux décisions de l’Assemblée; éviter l’intervention du pouvoir militaire dans la politique intérieure. Au cours des années 58-56, l’échec de cette politique, l’expérience amère de l’exil lui font souhaiter, sous le nom de consensus universorum , le rassemblement de tous ceux qui, quelle que soit leur origine sociale (et c’était très neuf), s’accordaient sur certains principes modérés; quant aux hommes politiques, ils ne devaient désirer qu’une chose: le repos (otium ), c’est-à-dire l’absence de guerre et de luttes inexpiables, le refus du pouvoir excessif, dans le respect des droits de tous (dignitas ).

Le De republica , écrit au moment où apparaissent les prodromes de la guerre civile, où l’on redoute la dictature de Pompée et les armées de César, prend les choses de plus loin. Ce dialogue «sur la meilleure Constitution et sur le meilleur homme d’État» se présente fictivement comme un retour aux spéculations des grands ancêtres de la génération de Scipion Émilien, dont le prestige, la culture, la sagesse auraient pu sauver Rome en 129, juste avant la poussée révolutionnaire du second des Gracques. C’est une méditation en six livres sur les origines des sociétés humaines, les lois du développement des cités, les rapports entre le droit et la raison, la nature et la loi. L’histoire y apparaît comme l’accomplissement du dessein de la divinité, qui est souverainement bon et dont Rome est l’achèvement. Cicéron croit, comme Polybe dont il s’inspire, que Rome doit ses succès à ses mérites, en particulier au fait qu’elle présente le meilleur modèle possible de Constitution, la «Constitution mixte», qui offre à la fois des traits monarchiques, aristocratiques et démocratiques. Encore faut-il que cet équilibre ne soit pas celui de la terreur réciproque et que tous les éléments de la cité collaborent harmonieusement; c’est pour cela qu’il faut susciter un petit nombre d’hommes d’élite, les «princes», dont la vertu et l’autorité, fondées sur l’éducation romaine et la sagesse grecque, sauront intervenir en cas de crise. Ce n’est donc pas, comme on l’a dit, un plaidoyer pour la monarchie, ni même l’appel à un «principat» qui aurait pu être celui de Pompée: c’est bien plutôt le rêve d’une république où des hommes comme Cicéron et Pompée sauraient collaborer. Le texte s’achève, à la manière platonicienne, sur un mythe, le «Songe de Scipion», qui montre comment l’action politique et le dévouement à la patrie sont, pour l’homme d’élite, le seul gage d’immortalité. Ce texte très riche, dont on n’a retrouvé les fragments qu’en 1818, est, à plus d’un titre, une troublante anticipation de certains aspects de l’Empire: Auguste pourtant en interdira jalousement la lecture.

Écrit en même temps, et faisant peut-être partie du même plan initial, le De legibus , qui ne fut publié que beaucoup plus tard, est une réflexion sur la philosophie du droit religieux et du droit «civil» dont la partie la plus intéressante est sans doute un véritable projet de Constitution présenté par Cicéron qui se met en scène lui-même. Il ne touche pas aux principes de la Constitution traditionnelle, mais propose un certain nombre d’innovations remarquables, précisant la hiérarchie des magistratures, réduisant les pouvoirs des tribuns, moralisant l’emploi du scrutin secret et surtout conférant au Sénat un véritable pouvoir législatif. Certaines de ces innovations sont d’inspiration grecque. L’État que rêvait Cicéron n’était pas une monarchie, c’était une république, aristocratique sans doute, mais ouverte aux talents, libérale, fondée sur le respect du droit, de la raison et de la justice, que gouverneraient des philosophes éloquents.

4. L’œuvre philosophique

L’œuvre philosophique de Cicéron a exercé dans l’histoire de la pensée occidentale une influence très profonde – et l’influence, précisément, qu’il avait souhaitée. Il est apparu non pas comme un créateur mais comme un médiateur, un honnête homme qui, parmi les doctrines existantes, cherchait à définir non pas les plus commodes, mais les plus fécondes pour un humanisme exigeant. Il a fallu les confusions saugrenues de quelques modernes pour voir en lui un simple copiste (on prétend qu’il ne comprend pas ses modèles, mais c’est en général qu’on ne le comprend pas lui-même) ou pour lui demander des innovations, des créations qui n’entraient point dans son propos.

L’itinéraire de l’homme d’action

Ce fut une conception exigeante de l’action et notamment de l’éloquence qui le conduisit à la philosophie. Cela prit d’abord la forme de la réflexion politique. On peut affirmer que, lorsqu’il achève le De legibus , Cicéron a déjà tout dit. Mais ce n’était encore que le temps de la demi-retraite. La victoire de César rend impossible toute action: elle détermine surtout une crise de conscience, une remise en question générale de toutes les valeurs, un retour au fondamental. La mort de Tullia, sa fille très aimée, en 45, achève d’obliger l’orateur à s’attacher désespérément à la sagesse: il ne veut plus retomber dans les désarrois du temps de l’exil. Vraiment, il est philosophe à son corps défendant.

De là le double mouvement d’une œuvre qui, d’une part, répond à tout instant aux exigences de l’action, du présent, de l’événement et, d’autre part, précisément puisqu’elle veut obéir aux exigences de la sagesse, suit l’ordre de la raison. D’abord, Cicéron écrit trois ouvrages qui, de manières diverses, remettent en question sa culture et la philosophie même. Dans l’Hortensius , l’un des grands textes de l’Antiquité, malheureusement perdu à l’exception de quelques fragments, il écrit une exhortation préalable à la philosophie, un «protreptique», qui le conduit à placer au second rang la culture oratoire, représentée précisément par Hortensius. Dans les Paradoxa stoicorum , il justifie, au-delà des stoïciens, ce que peut avoir d’apparemment scandaleux pour le sens commun la vie philosophique telle que Socrate l’avait conçue. Les Académiques ont été rédigés en deux fois: il ne nous reste que I, 2 (appelé aussi Lucullus ) et II, 1. Cicéron, à propos de l’Académie, y traite le problème du vrai. Ensuite viennent les applications. Les cinq livres De finibus bonorum et malorum posent, en discutant les thèses des principales écoles, le problème du souverain bien. Les cinq livres des Tusculanes , conversations où Cicéron intervient lui-même, situées dans sa villa de Tusculum, présentent une théorie des passions et du bonheur. Il s’agit en somme dans ces deux ouvrages d’une morale théorique. Puis Cicéron aborde les problèmes religieux: trois livres De natura deorum , deux livres De diuinatione , un livre De fato . On remarque bien que ces questions, qui certes touchent à la métaphysique, sont aussi celles qui intéressent directement un augure romain. Le souci de la morale pratique va s’affirmer dans les dernières œuvres: De senectute , dominé par le personnage de Caton l’Ancien; De amicitia où Lélius, ami de Scipion Émilien, est protagoniste; enfin trois livres De officiis , sur les devoirs, où Cicéron, dans le temps où il commence sa dernière lutte contre Marc Antoine, adresse des préceptes à son fils. En même temps, l’œuvre de rhétorique n’a pas été interrompue, et les Philippiques commencent; ainsi s’accomplit totalement cette union de l’action et de la méditation dont Cicéron avait toujours rêvé.

La recherche du fondamental

L’œuvre philosophique de Cicéron, toute tournée qu’elle soit vers des applications pratiques, échappe au pragmatisme par sa recherche initiale du fondamental. À cet égard, les problèmes qui se posent sont exposés dans les Académiques : Cicéron doit choisir entre les deux principaux maîtres qu’il a connus dans sa jeunesse, Antiochus d’Ascalon et Philon de Larissa. Les modernes ont eu peine à discerner les enseignements de ces deux scholarques rivaux de la Nouvelle Académie: il suffit pourtant de se référer au Lucullus (en particulier 116 et suiv.). D’une part, Antiochus s’était séparé de Philon sur les points suivants: à la différence de la Nouvelle Académie, il croyait, suivant en cela les stoïciens, qu’il existait un critère de certitude sans lequel toute connaissance serait impossible; d’autre part, avec les péripatéticiens, il attribuait, dans sa conception du bonheur, une certaine place aux biens du corps et aux biens extérieurs. Les biens de l’âme suffisaient d’après lui à procurer la uita beata , mais non la uita beatissima , pour laquelle les autres biens étaient nécessaires aussi. Selon Antiochus, ces thèses avaient déjà été défendues par les premiers disciples de Platon, les maîtres de l’ancienne Académie, Speusippe, Xénocrate, Polémon, puis par les premiers péripatéticiens. Philon, restant fidèle à Carnéade, critiquait essentiellement la théorie du critère; il affirmait, dans un esprit authentiquement platonicien sans doute, que nos connaissances sont seulement probables, que le vrai existe, que nous le percevons, mais seulement de manière inadéquate. Cela permettait sur tout problème, dans la tradition d’Arcésilas, une certaine suspension de jugement. Cependant Philon semble s’être inspiré du Gorgias pour rejeter la théorie de la uita beatissima et pour affirmer que le bonheur réside dans la seule vertu – affirmation seulement vraisemblable à ses yeux, notons-le bien. En somme la différence entre Antiochus et Philon résidait en ceci: le premier s’était à la fois rapproché des stoïciens (il était, disait-on, un «vrai stoïcien») et des péripatéticiens: il avait ainsi sacrifié le scepticisme académique et la rigueur morale du platonisme; mais vainement, car les deux écoles dont il s’inspirait étaient en contradiction sur la morale. Cicéron préfère Philon qui, comme son maître Carnéade, utilise parfois l’enseignement des péripatéticiens, parle leur langage en rejetant par exemple la théorie stoïcienne des «préférables», mais, pour la rigueur de la doctrine, s’en tient à Platon et Arcésilas: il y a une vérité, dans le monde des idées; elle est perçue sans critère sous forme d’opinion et non de certitude; la vertu suffit au bonheur.

Une telle doctrine accorde le doute avec la recherche du vrai, l’esprit de tolérance (déjà visible dans un discours, le Pro Murena , et fondamental chez Cicéron) avec le sens de l’absolu. Cela conduit à deux grandes applications.

En matière de religion, Cicéron affiche par exemple dans le «Songe de Scipion», ou encore dans une traduction du Timée de Platon, des croyances proches de celles de ce philosophe: il n’est pas nécessaire de faire intervenir Posidonius. Mais il souligne dans le De natura deorum qu’il n’y a aucune certitude sur l’existence réelle du divin. Cela ne l’empêche pas d’en concevoir la vraisemblance ou la probabilité (le «Songe», après tout, n’est qu’un rêve). En revanche, cela lui permet de nier la divination et la croyance en un destin prévisible (puisqu’ici c’est de la connaissance de l’avenir, de l’adéquation des signes qui semblent l’annoncer qu’il s’agit). Du même coup, un certain nombre de superstitions, vivaces dans la vie quotidienne, s’effondrent et la religion peut subsister. Grand progrès pour la pensée.

Une sagesse pratique

En ce qui concerne la morale pratique, elle est dominée, dans le De officiis , par le conflit apparent entre l’honnête et l’utile. Cicéron déclare s’inspirer du philosophe stoïcien Panétius dans les deux premiers livres. Mais en fait, là et surtout dans le troisième livre, il se réfère directement au platonisme pour affirmer, comme les stoïciens aussi l’on fait après Platon, qu’il n’y a d’utile que l’honnête. Cela résout à la fois le conflit et donne leur sens véritable aux paradoxes de la vie philosophique.

Il faudrait encore parler, à propos du De legibus , des grands textes sur la loi naturelle qui combinent, dans l’esprit de Carnéade, les traditions platoniciennes, stoïciennes, péripatéticiennes. Ils soulignent que l’esprit des lois est la raison divine et que la loi suprême est l’amour universel du genre humain. La pointe du doute académique vient même insinuer dans cette foi religieuse la nuance de scepticisme qu’on retrouvera plus tard chez Grotius et Montesquieu: même si la nature n’était pas si bonne, il vaudrait mieux croire qu’elle l’est (cf. De legibus , I, 40).

Telle est la sagesse de Cicéron. Cette partie de son œuvre est souvent la plus difficile et la plus austère, malgré le ton de conversation raffinée qu’il donne à ses dialogues, malgré l’admirable beauté d’une langue qui se cherche encore, qui se crée sous nos yeux. Pourtant la fécondité de ces livres a été et reste immense, puisque, dans sa quête profonde, ou plutôt dans sa découverte, son invention de l’humanisme, Cicéron apportait à la fois le modèle d’une recherche de l’absolu, d’une préservation de la tolérance, d’une simplification du langage – tout ce qu’il faut pour communiquer, pour se comprendre, pour affirmer à tous les plans l’universalisme de l’humain. Cicéron est un maître à la fois pour saint Augustin et pour Voltaire, pour Érasme et pour Jean-Jacques Rousseau.

Cicéron
(en lat. Marcus Tullius Cicero) (106 - 43 av. J.-C.) homme politique et orateur romain. Avocat, il entra dans la vie publique après la mort de Sylla (78 av. J.-C.). En 75, il est nommé questeur en Sicile. En 70, à la demande des Siciliens, il mena l'accusation contre le propréteur Verrès, qui avait pillé la Sicile dont il était gouverneur (plaidoiries dites Verrines). édile (69), puis préteur (66), il déjoua, une fois consul (63), la conjuration de Catilina (les quatre Catilinaires). Exilé en Grèce (58), rappelé d'exil (57), il suivit Pompée puis se rallia à César après Pharsale (48). à la mort de César (44), il s'en prit violemment à Antoine (les quatorze Philippiques) qui le fit proscrire, puis assassiner. Ses discours politiques font de lui le modèle du prosateur classique. Il écrivit aussi des traités philosophiques (De republica, Tusculanes, De senectute, De amicitia, etc.).

⇒CICÉRON, subst. masc.
Par antonomase. Orateur éloquent :
Un rideau de velours rouge si magiquement divisa selon une ligne médiane laissant apparaître (...) le bar, les tables (...) du Mont-de-piété, la plus célèbre de toutes les boîtes de tantes de la Capitale (...) asteure encore seulement et faiblement animée par la présence aberrante et légèrement anormale des disciples du cicéron Gabriel...
QUENEAU, Zazie dans le métro, 1959, p. 198.
Rem. On rencontre ds la docum. les dér. suiv. a) Cicéronage, subst. masc., néol. d'aut. Propos grandiloquents à la manière de Cicéron. Grande description. Discours et cicéronage sceptique de l'un (E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1855, p. 223). b) Cicéron(n)erie, subst. fém. Affectation du style oratoire de Cicéron. c) Cicéronien, ienne, adj. Qui rappelle la manière de Cicéron. Composition, emphase cicéronienne; discours, style cicéronien. L'éthique cicéronienne du decorum (JANKÉLÉVITCH, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1957, p. 3). d) Cicéroniser, verbe intrans. Imiter la langue, le style de Cicéron. On ne s'attendait pas à ce que la Pucelle cicéronisât de la sorte (...) une si belle épître contient trop de rhétorique pour une fille (...) simplette (A. FRANCE, Vie de Jeanne d'Arc, 1908, p. 129).
Prononc. :[]. Étymol. et Hist. XVIIIe s. « cicérone » (Voltaire ds Lar. 19e); 1792 « homme éloquent » (FLORIAN, Fables, II, 7, éd. Paris, 1820, p. 77). Emploi par antonomase du nom de l'orateur latin. Bbg. GOHIN 1903, p. 243 (s.v. cicéronerie).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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